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Résumé de la conférence 2019
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Jardins ouvriers et jardin partagé à Téteghem

 

À Pépère Louis, qui m'a fait aimer le jardin.

 

Entrez dans ce jardin qui que vous soyez (…)

j'ose bien me promettre

que vous y trouverez votre satisfaction.

Anonyme

Le jardinier François

(Troyes, 1723)

 

Jardins ouvriers ou familiaux et jardins partagés ou communautaires sont deux formes de jardins collectifs en vogue aujourd'hui.

D'origine différente, un siècle les sépare.

Elles ont en commun d'être un loisir terrien, essentiellement urbain, des lieux de vie, et contribuent chacune au développement durable.

Téteghem fait partie des nombreuses communes de France où l'on pratique ce mode de jardinage.

 

I - Jardins ouvriers ou jardins familiaux

 

Ce sont, pour les définir simplement, des lopins de terre mis à la disposition de jardiniers amateurs.

 

10 – Historique

Leur origine remonte à la fin du XIXème siècle. Elle est contemporaine de l'industrialisation et de l'urbanisation qui gagnent alors la France. Contemporaine d'un exode rural qui gonfle la population ouvrière des villes, exploitée, misérable, entassée dans des taudis, abîmée par l'alcool et la tuberculose, entièrement dépendante du marché du travail, et qui, quand elle ne peut pas s'employer, subsiste par les aides publiques ou privées. Cette classe laborieuse, c'est le prolétariat, qu'on nomme aussi le quatrième état (1).

C'est dans ce contexte de pauvreté massive, qualifiée de paupérisme, qu'apparaîtra l'idée, très neuve, du jardin ouvrier.

Elle émerge en 1889, à Sedan. Une fabricante de draps, Félicie Hervieu, décide de louer des terrains et de les partager entre des ménages nécessiteux pour qu'ils les cultivent gratuitement à leur profit. Son objectif est de protéger économiquement l'indigent en lui permettant de subvenir lui-même à ses besoins, lui éviter l'aumône ; elle veut aussi regrouper la famille au jardin, donner à ses membres -dont l'homme, bien souvent perdu au cabaret- l'occasion d'une occupation commune et saine. Pour ce faire, la philanthrope fonde une association, dont le Préfet des Ardennes approuvera les statuts en 1891, l’œuvre de la reconstitution de la famille par le travail de la terre.

L'idée du jardin ouvrier est donc, initialement, un projet d'assistance.

À cette époque, on ne parle pas encore de jardin ouvrier. Le terme n'existe pas. Il naîtra en octobre 1895, dans la revue Démocratie chrétienne, sous la plume d'un médecin dunkerquois, le docteur Gustave Lancry.



Dr Gustave LANCRY (1857-1920)


Natif de l'Artois, Lancry est établi à Dunkerque depuis 1887. Avec quelques catholiques progressistes de ses amis, il est à l'origine d'une doctrine de réformation sociale : le terrianisme. Laquelle, entres autres caractéristiques, prône le retour à la terre, revendique une retraite ouvrière et veut « rendre tout le monde propriétaire » (2).

Renonçant à s'engager personnellement en politique, il soutient en 1893 l'abbé Jules Lemire, d'Hazebrouck, candidat à la députation, qu'il contribue à faire élire avec un programme terrianiste, dont l'un des articles -et non le moindre- est l'insaisissabilité, l'exemption d'impôts et frais de succession du jardin et de la maison « que l'ouvrier aura acquis par son travail » (3).



Abbé Jules LEMIRE (1853-1928)


Après l'élection (4), Félicie Hervieu demande au nouveau parlementaire d'appuyer politiquement son œuvre qu'elle juge proche du terrianisme. De cet avis, et voyant en Madame Hervieu un précurseur, Lancry et Lemire adoptent alors le concept sedanais que Lancry rebaptisera jardin ouvrier, c'est-à-dire « un jardin à tout ouvrier »l (5). La nouvelle appellation n'est pas anodine, car derrière ce néologisme on retrouve la grande aspiration des Terrianistes : transformer « le prolétaire en propriétaire foncier » (6). Lancry veut que sur sa parcelle de terre le travailleur bâtisse sa maison ; le jardin induit un logement. En modifiant le nom de l’œuvre Lancry en change donc aussi le sens : d'une œuvre d'assistance, il fait un projet politique.

Voilà, très brièvement, la genèse des jardins ouvriers, que Lancry et Lemire ne cesseront de promouvoir : l'un dans les journaux, l'autre à l'Assemblée nationale. Le 21 octobre 1896, ils participent à la fondation de la Ligue française du Coin de Terre et du Foyer, dont le député Lemire sera le premier président et dont le but est de procurer aux prolétaires un terrain, de les aider à y construire une habitation, et d'obtenir des pouvoirs publics l'insaisissabilité de l'ensemble. Reconnue d'utilité publique par décret présidentiel en 1909, la Ligue existe toujours (7).



Couverture du bulletin mensuel, 1926


Cependant, le projet politique des Terrianistes n'aboutira pas. Ils échoueront à faire du jardin un moyen d'affranchissement et d'accession populaire à la propriété. Le jardin ouvrier servira seulement à la culture potagère.

À partir de la loi du 26 juillet 1952 (8), on l'appellera officiellement jardin familial, moins connoté socialement. Mais cette autre dénomination ne gomme pas la première, et l'on continuera de parler indifféremment de jardin ouvrier ou de jardin familial.

 

11 - Les jardins ouvriers de Téteghem

 

  • Les premiers jardins ouvriers de Téteghem datent de 1897, et la commune les doit à Gustave Lancry et à son père qui, en décembre 1896, fondent la « Société des jardins ouvriers-section de Rosendaël ». L'association crée 34 jardins dont 22 route de Furnes au lieu-dit Chapeau rouge : des parcelles de six ares qu'elle met gracieusement chacune « à la disposition d'une famille ouvrière courageuse chargée de nombreux enfants » (8).



Jardins de Téteghem (carte postale de 1903)


  • Il y aura plus tard des jardins route du Chapeau rouge, que subventionne la Mairie et dont les locataires (36 en juin 1978) sont membres de la société d'horticulture Jardiniers de France, vieille association nationale formée en 1876 dans le Valenciennois, d'abord de professionnels puis de soutien aux jardins ouvriers.


Carte de sociétaire


  • Il existe aujourd'hui des jardins à deux endroits de la commune :

    Rue verte, chemin des Neiges : un lotissement créé en 1985 par Joseph Catry sur l'une de ses propriétés, de 25 lopins vendus à des particuliers.



    Plan Catry

     

Rue de la 32ème DI : 52 parcelles sur un terrain appartenant à la Ville et livrées en deux tranches, la première en 1984, la seconde en 1986.



Plan rue de la 32ème DI


Au début, les locataires des jardins de la 32ème DI sont, comme leurs prédécesseurs, sociétaires des Jardins de France. Mais les terrains tombant en déshérence, en septembre 2004, Monsieur Daniel Deswaerte fonde une association pour les gérer localement : « Les Amis des jardins de Téteghem ».

Il en est le président depuis l'origine.

Monsieur Deswarte les présente.






II- Jardins partagés ou jardins collectifs


Il s'agit de jardins, le plus souvent urbains, conçus, administrés et cultivés collectivement par les habitants d'un quartier.


20- Généralités

Les jardins en partage ou communautaires sont de création récente. L'idée, née aux USA en 1970, arrive en France vingt ans plus tard, au début des années 1990, quand on commence à débattre du réchauffement climatique, du développement durable (Sommet de Rio en juin 1992). Son apparition dans l'Hexagone est associée à la question environnementale comme la philosophie du jardin ouvrier était liée à la question sociale.

Elle émerge aussi dans un contexte de crise économique et sociale : chômage, précarité (loi sur le RMI, décembre 1988), exclusion.

Depuis, progressivement, les jardins partagés se sont répandus dans les agglomérations ; de plus en plus nombreux à investir des espaces publics libres, des terrains vagues, avec l'aval des maires. Actuellement, il y en a neuf sur Dunkerque et St Pol-sur-Mer.

Ceux qui les cultivent sont surtout des citadins, habitués au bitume, vivant en appartement. C'est pour eux un moyen de tisser des liens et de se rapprocher de la nature. Car, contrairement aux adeptes des premiers jardins ouvriers qui pour beaucoup étaient d'anciens ruraux, déracinés dans les villes, les amateurs des jardins partagés sont pour partie des néophytes ignorant la terre et la découvrant. Il y a dans le jardin partagé une dimension pédagogique forte.


21- Un jardin partagé à Téteghem

 

Il se situe au Centre socioculturel, antenne Nord, (quartier Degroote) ouvert en 2013.

C'est un jardin potager que cultivent des habitants du secteur.






 


Son responsable, Yann Dessenne, le décrit.



En conclusion : les bienfaits du jardin

 

Les vertus du jardinage sont nombreuses : le jardin est nourricier, il offre un complément de ressources ; le jardin est salutaire, et ses effets sont doublement positifs :

- il agit sur la santé corporelle : activité physique (souplesse, résistance, fonctionnement cardio-vasculaire et respiratoire), alimentation saine (des légumes frais, non traités)

- il agit sur la santé mentale : déstresse (détend et vide l'esprit), active l'imagination (créativité, goût : « avoir un beau jardin » ), aide à dormir (sommeil réparateur d'une bonne fatigue, à l'air libre), valorise (la satisfaction, le plaisir, de récolter le fruit de ses efforts).

Un bénéfice social (convivialité, échange, partage, transmission, entraide), s'ajoute à ces avantages quand les jardins sont collectifs.

Il y a aussi l'intérêt écologique du jardin : compostage des déchets verts, non-utilisation de pesticides, récupération des eaux pluviales, biodiversité, sans oublier la protection du sol et une préservation des espaces naturels. Une dimension maintenant essentielle, car c'est un moyen de lutter pour la défense de l'environnement. Comme le dit Pierre Rabhi, agroécologiste fondateur du mouvement Colibris, « cultiver son jardin est aujourd'hui un acte politique et de légitime résistance ».

 

Gérald Mennesson



1 - Les autres étant les trois ordres de l'Ancien Régime : le clergé, la noblesse, le tiers

(paysans, artisans et bourgeois).

2 - Abbé CACHERA, « Le terrianisme ou socialisme national », La Terre de France, juillet 1893.

3 - Profession de foi du candidat Lemire en 1893.

4 - C'est le début d'une formidable longévité politique. Jules Lemire sera député du Nord de 1893 à sa mort en 1928 et maire d'Hazebrouck de 1914 à 1928.

5 - G. LANCRY, Le Cri des Flandres n° 504 du 29 février 1920.

6 - G. LANCRY, La Justice sociale n° 316 du 19 août 1899.

7 - Elle a changé deux fois d'appellation :

en 1992 : Fédération nationale des jardins familiaux, puis en 2006 : Fédération nationale des jardins familiaux et collectifs.

La vieille Ligue regroupe aujourd'hui plus de 200 associations, soit plus de 150 000 jardins dont le nombre, en un siècle, a beaucoup varié : 47 300 en 1920, 383 000 en 1928, 700 000 en 1945, 100 000 en 1980, 150 000 en 1993. La décennie 1990 marque un nouvel essor, un regain auquel la loi du 8 janvier 1993, relative à la protection et à la mise en valeur des paysages -dite loi Paysage- contribuera en accordant aux jardins familiaux une place dans la politique de la ville et de l'environnement.

8 - La loi du 26 juillet 1952 fixe le cadre légal des jardins familiaux, que définit le Code rural. Cette première législation des jardins sera suivie de la loi du 10 novembre 1976 qui protège les jardins familiaux en cas d'expropriation en prévoyant de les remplacer.

9 - G. LANCRY, « La maison populaire de la Flandre maritime »,

Mémoire de la Société dunkerquoise, 1899, p. 27.