Téteghem-Rosendaël. Chronologie d'une distraction

Napoléon III (1808-1873)
Le 24 mars 1860, un décret de Napoléon III crée la commune de Rosendaël - le jour où le roi de Sardaigne cède à la France Nice et la Savoie (traité de Turin).
À l'origine Rosendaël, ou Rosenthal - « le nom veut dire vallée des roses ; les plus belles fleurs y croissent en effet par les soins de ses habitants » (1) précise Grille en 1825 -, situé au nord de Téteghem, dépend pour partie (l'est) dudit Téteghem et pour autre partie (l'ouest) de Coudekerque-Branche. C'est un hameau de pêcheurs et de jardiniers, un lieu champêtre aux nombreuses guinguettes où l'on aime à se promener et se divertir.
La décision impériale clôt des années de démêlés entre Téteghem et la nouvelle commune.
En voici le récit.
8 mai 1845. Une ordonnance de Louis-Philippe institue un adjoint au maire de Téteghem, choisi parmi les conseillers municipaux habitant Rosendaël, pour remplir en cet endroit les fonctions d'officier de l'état-civil. Le motif en est la situation du hameau, séparé de Téteghem par un canal de navigation (le canal de Furnes) et un chemin non empierré de plus de trois kilomètres. L'ordre royal entend éviter aux Rosendaëliens des déplacements pénibles ; il se réfère à l'article 2 de la loi du 21 mars 1831 prévoyant la désignation d'un adjoint spécial « lorsque la mer ou quelque autre obstacle rend difficile, dangereux ou momentanément impossible les communications entre le chef-lieu et une portion de commune ».
Moins compréhensif, et parcimonieux, le conseil municipal de Téteghem, majoritairement composé de résidants du village, refuse le 24 décembre 1845 de voter les crédits pour l'exécution de l'ordonnance, privant ainsi l'adjoint qu'il a été contraint de nommer des moyens matériels d'exercer sa mission. Le 18 janvier 1847, contre cette obstruction, cette entrave évidente, un arrêté préfectoral ouvre d'office au budget communal l'allocation nécessaire. Mais la mesure sera sans effet, car les élus locaux persistent dans leur résistance et une révolution renverse le régime (2).
Quelque dix années plus tard, rien n'a changé.
Dans une lettre du sous-préfet au préfet du Nord datée du 4 juin 1856, on lit : « Les habitants du Rosendaël sont toujours obligés de parcourir trois et en hiver quatre kilomètres d'un chemin à l'état de sol naturel et en traversant un canal pour aller faire à la mairie de Téteghem les déclarations de l'état-civil ; (…) ils sont placés ainsi dans l'alternative de perdre un temps précieux ou de recourir à l'intermédiaire onéreux et irrégulier de personnes étrangères à leur famille qui font ces déclarations pour eux. » (3) C'est en vain qu'à plusieurs reprises le hameau a réclamé l'application de l'ordonnance de 1845, ses pétitions ont toutes été rejetées par une municipalité réfractaire et partiale. Voire même hostile. En effet, on lit encore dans la lettre : « La difficulté des communications qui existait en 1845 existe toujours, tandis que dans cette période de dix ans les chemins ont été mis à l'état d'entretien dans toutes les communes de l'arrondissement, non seulement le chef-lieu n'a rien fait pour relier le Rosendaël par une voie convenable, mais encore et tout récemment il a refusé de concourir même pour une somme minime, malgré l'engagement formel pris en ma présence par le conseil municipal, aux efforts considérables que les habitants de ce hameau, pauvres jardiniers pour la plupart, s'étaient montrés disposés à faire dans ce but. Ce mauvais vouloir systématique du chef-lieu pour le hameau s'était déjà manifesté par l'exclusion absolue de tous les habitants du Rosendaël du conseil municipal, et vous avez dû prendre lors des dernières élections, sur ma proposition, est-il rappelé au préfet, un arrêté qui attribue dans le conseil une représentation spéciale au Rosendaël . »
Le 6 juin 1856, un nouvel arrêté préfectoral ouvre d'office au budget de la commune de Téteghem « un crédit spécial de cent trente francs qui sera affecté, savoir : trente francs aux frais de timbre et de confection des registres de l'état-civil de la section du Rosendaël et cent francs au traitement de l'employé chargé de la tenue de ces registres ».
L'année d'après, on envisage l'indépendance.
Le 2 octobre 1857, le sous-préfet demande au conseil municipal d'émettre un avis sur le projet d'ériger le hameau du Rosendaël en commune particulière. Répondant le 16, les élus s'y déclarent unanimement favorables à condition toutefois d'obtenir en compensation une part du territoire de Coudekerque-Branche qu'on démenbrerait. Ils s'expliquent : « L'exécution du projet (…) portera un dommage considérable à la commune de Téteghem (…) si sur une population de 2 500 habitants on lui en enlève près de 1 100 (…). Aussi le conseil (…) dit avoir le droit d'appeler l'attention de l'autorité supérieure sur un autre projet (…) qui ne serait pas moins convenable que l'érection du Rosendaël en commune ; c'est celui de supprimer et morceler la commune de Coudekerque-Branche qu'on pourrait appeler commune impossible si elle n'existait pas (4). En effet, cette commune n'a ni église, ni presbytère, ni desservant, (…) ; elle est coupée dans toute son étendue par trois canaux sur lesquels il n'existe aucun pont dans toute l'étendue de la commune de sorte que les habitants d'une section pour passer dans une autre sont obligés d'entrer dans la ville de Dunkerque par une porte et d'en sortir par une autre. (…) Ce serait le fait d'une administration entendue et éclairée que de supprimer et morceler la commune de Coudekerque-Branche et d'en adjoindre à la commune de Téteghem la partie que la nature semble lui attribuer. » (5) Téteghem s'inquiète pour ses ressources. car en perdant près de la moitié de sa population elle perdrait conséquemment d'importantes recettes fiscales (6).
Finalement, un décret impérial du 24 mars 1860 (7) distraira des communes de Téteghem et Coudekerque-Branche le hameau de Rosendaël, en faisant une commune distincte. Il consacrera l'autonomie d'un territoire déjà érigé en paroisse (8), doté d'une église, d'une école de garçons, d'une école de filles, et de plus en plus peuplé.
Gérald Mennesson
1- Francois-Joseph GRILLE, Description du département du Nord, Paris, 1825, p. 90.
2- L'insurrection parisienne des 22-24 février 1848 chasse Louis-Philippe.
3- Fonds ATH. Tous les documents cités en sont extraits sauf mention contraire.
4- La commune a été créée le 14 décembre 1789.
5- Généalogie et Histoire du Dunkerquois (GHDK).
6- Les centimes additionnels. Ceux-ci sont la part reversée aux collectivités locales des quatre contributions directes prélevées sur la population pour l'État (les "quatre vieilles" : taxes foncière et mobilière, patente, impôt sur les portes et fenêtres).
7- Bulletin des lois n° 784.
8- Ordonnance royale du 23 juin 1842.